l'occasion de la production d' Ercole sul Termodonte
(Hercule sur le Thermodon), opéra d'Antonio Vivaldi donné en version
de concert le mardi 27 janvier au Théâtre des Champs-Elysées,
Fabio Biondi nous accordait un entretien riche de son expérience
de musicien exigeant, avide de découvertes
Aujourd'hui, quelle perception avez-vous de la musique de Vivaldi,
un compositeur que vous pratiquez depuis longtemps déjà ?
J'ai toujours cherché à approfondir une approche personnelle de Vivaldi.
La
superficialité ne fonctionne pas avec ce compositeur de génie. Il a
énor-mément produit de musique, nous a laissé des oeuvres d'une
inventivité absolue et des pièces plus médiocres qui comportent des
redites, des simplifications. Sa facilité, on peut dire sa frénésie à
composer, étaient stupéfiantes. Si l'édition d'une discographie
complète est intéressante du point de vue musicologique, je crois qu'il
faut se concentrer sur les belles partitions, prendre le temps de lire
sa musique. C'est ainsi qu'on servira ses idées, son art prolifique et
passionnant, en rendant, par exemple, le choix plus facile à l'amateur
qui souhaite acquérir un enregistrement ou assister à un concert.
Comment situez-vous Ercole sul Termodonte dans la production
des opéras de Vivaldi ?
L'aventure
de cet opéra occupe une place singulière et symptomatique dans la vie
de Vivaldi qui a toujours travaillé dans le nord de l'Italie, à Venise.
Ercole représente sa descente à Rome dans les années 1723.
Le
premier opéra qu'il a donné dans la Ville éternelle, à quarante-cinq
ans, est pour lui un enjeu important. Il prit un véritable risque en se
confrontant à un public qui avait d'autres habitudes, d'autres goûts
musicaux. La création d'Ercole au Théâtre Caprani a rencontré un succès
considérable qui inflé-
chit la carrière de Vivaldi. Des documents
d'époque nous renvoient les échos de l'accueil enthousiaste que les
Romains lui ont réservé. Nous savons que toute la cité était pleine des
rumeurs de cet opéra qui semblait révolutionner un genre très prisé à
Rome en introduisant un nouveau style musical, en comparaison des
productions de ses contemporains. Ses inventions mélodiques, son
lyrisme orienté vers l'art du bel canto, l'impul-sion rythmique comme
les couleurs de son instrumentation, ont séduit tous les amateurs. Il
fut adulé, et même invité par le pape pour lequel il a joué des solos
de violon. Il était reçu dans tous les salons à la mode. C'est à cette
époque que Ghezzi a dessiné la fameuse caricature que nous
con-naissons. Sur ce croquis on perçoit toute la vivacité et
l'intelligence de Vivaldi. A la suite de cette réussite, il reçut deux
commandes pour le même théâtre. C'est dire combien il avait été admiré
et apprécié. Après l'Ercole, il composa Il Giustino, puis Il Tigrane
dont il n'a écrit que le troisième acte.
La
partition intégrale d'Ercole n'a-t-elle pas disparu ? Le chef américain
Alan Curtis a restauré des parties manquantes. Comment, à votre tour,
avez-vous reconstituée cette œuvre lyrique ?
En effet,
l'opéra était perdu. La partition dans son intégralité n'existe pas.
Mais il subsistait des airs dans différentes bibliothèques. A Paris, à
la Bibliothèque Nationale, se trouvent quatre airs complets et une
symphonie. Alan Curtis avant moi avait retrouvé certains airs et duos.
Il a réalisé une reconstruction partielle. Dans la restitution d'
Ercole sul Termodonte fut déterminante la découverte d'un recueil
d'arie du Théâtre Caprani conservé à la bibliothèque de Cassel. Grâce
aux recherches musicologiques, j'ai pris connaissance de ce volume où
se trouvent tous les airs d'Ercole, soit un tiers du corpus musical. Il
manquait toujours trois chœurs et une sympho-nie. J'ai reconstruit
l'œuvre en utilisant d'autres pages de Vivaldi et j'ai entièrement
écrit les récitatifs, très courts pour ne pas lasser le public.
Lorsqu'on a commencé à répéter avec les chanteurs, l'un d'entre eux
m'a dit : "C'est du bon Vivaldi, ce récitatif".
J'ai répondu : "Non, c'est de moi !".
J'ai
pensé que cette remarque était très positive et vérifiait la justesse
de mon travail. L'absence de récitatifs m'a laissé la possibilité de
faire en toute liberté des coupes dans le récit. Le livret n'est pas
réformiste, mais conçu à l'ancienne mode. Après cette restauration
exhaustive qui restitue toute la puissance et la beauté de cette
musique, sa dynamique stylistique, la variété de ses airs, la partition
semblait avoir retrouvé sa cohérence, la musique sonnait juste. L'œuvre
est animé d'un souffle très inspiré. Le génie théâtral de Vivaldi s'y
exprime complètement mais sur un mode plus enlevé, plus léger que le
style pratiqué à Venise. Chaque air épouse les affects de personnages
parfaitement caractérisés. On a eu le désir de présenter cet opéra mis
en scène, ce que l'on a réalisé à Venise avec un immense succès.
Comment avez-vous transposé dans votre arrangement la manière
dont Vivaldi avait organisé le plateau vocal et instrumental d'Ercole ?
À
Rome, la présence des femmes étant interdite sur scène, la distribution
prestigieuse était conçue pour voix d'hommes. Elle réunissait les stars
de l'époque, comme Carestini, Farfallino en Ippolita. La première de
l'opéra
fut interprétée par des castrats. Sauf les parties d'Ercole
et de Telamone confiées à des ténors, nous avons conservé ces
tessitures et nous avons distribué à un contre-ténor, Philippe
Jaroussky, le rôle d'Alceste tenu à la création par Carestini et tous
les rôles de castrats sont aujourd'hui chantés par des femmes, des voix
entre le soprano et le mezzo. Il manque des pièces d'ensemble. Il y a
seulement deux petits duos rapides, toujours
en dialogue, car jamais
les voix ne fusionnent. L'organisation instrumentale a été plus simple.
Un air chanté du premier acte nous est parvenu avec la basse continue,
ailleurs à un tutti initial. J'ai ajouté une viole d'amour en solo à la
basse continue, comme un clin d'œil à Vivaldi que j'ai imaginé jouant,
pour la création qu'il a sans doute dirigée l'archet à la main, sur
son instrument favori les solos, comme le très bel air de l'acte III. On
sait qu'il a fait le voyage à Rome avec son violon et une viole d'amour.
Vous gravez Ercole sul Termodonte pour Virgin Classics.
Quelle distribution avez-vous retenue ?
Nous
avons réalisé l'enregistrement au Teatro alla Pergola, à Florence,
cette scène où Vivaldi a produit des opéras. Vous imaginez notre
émotion ! Nous avons une grande et très brillante distribution qui
réunit des chanteurs passionnés, des artistes de premier plan :
Patrizia Ciofi (Orizia), Joyce Di Donato (Ippolita), Vivica Genaux
(Antiope), Romina Basso (Teseo), Diana Damrau (Martesia), Philippe
Jaroussky (Alceste), Rolando Villazon (Ercole). J'espère que l'on
pourra donner de nouveau cette œuvre mise en scène, puisque nous avons
le matériel.
Il y a semble-t-il une hésitation sur l'auteur du livret.
L'argument évoque l'un des douze travaux commandé par Eurysthée,
roi
de Mycènes, à Hercule. Le héros doit accomplir avec succès la tâche
difficile de rapporter les armes et la ceinture d'Antiope, la noble
reine
des
Amazones. Ces femmes guerrières vivent sur les rives du fleuve
Thermodon qui borde leur territoire où le demi-dieu Hercule parviendra
finalement à les vaincre, et l'amour n'est pas indifférent à sa
victoire.
Cet épisode de la mythologie, qui avait déjà servi de livret d'opéra à Venise, a-t-il été repris par Giacomo Francesco Bussani ?
L'attribution
à Bussani est fausse. En réalité, Bussani a volé le livret à son auteur
légitime, Antonio Salvi, bien connu à son époque pour avoir écrit de
nombreux et beaux livrets d'opéras qui, s'ils ne sont pas du niveau de
ceux de Métastase, révèlent un vrai sens de la dramaturgie. L'intrigue
un peu compliquée offre l'occasion d'exprimer le kaléidoscope des
sentiments humains : l'amour, la jalousie, la trahison, le désespoir.
En somme : la vie !
Comment percevez-vous la situation de la musique baroque aujourd'hui ?
Il
faut regretter que, depuis plusieurs années, il y ait moins
d'investigations. Nous sommes à un moment difficile qui provoque
souvent de mauvaises réactions chez les musiciens et fait régresser la
recherche. Le marché nous oblige à jouer des compositeurs connus, à
programmer des œuvres sans risques. Les interprètes n'osent pas se
pencher sur d'autres partitions car les organisateurs de concerts se
méfient de la nouveauté. Je trouve cet
état de fait dangereux. Il
faut résister et rendre cette moralité du baroque indissociable de la
redécouverte des chef-d'œuvres du passé et de la revendication de ses
compositeurs. Actuellement, j'aborde Johann Adolph Hasse : c'est le
plus important compositeur d'opéras de la deuxième moitié du XVIIIe
siècle et, pourtant, sa musique n'est jamais jouée ! Dans ces mo-ments
de crise qui invitent à produire vite, à bon marché, deux lignes de
conduite sont à sauvegarder : l'optimisme et le désir de continuer dans
la direction on s'est engagé, la volonté de préserver la qualité à son
plus haut niveau en de magnifiques performances. Plus que jamais, le
public doit être respecté, sinon, la vulgarité nous guette et la
musique y perdra beaucoup.
Quel avenir et quels projets pour Europa Galante ?
Nous fêtons nos vingt ans. L'orchestre est dans un état de
santé extraordinaire dont je suis fier. Au sein de l'ensemble, il règne
une
grande cohésion, un climat de partage, d'enthousiasme pour notre
aventure musicale. Nous avons le sentiment très agréable de faire tous
ensemble une grande promenade, de participer à la réalisation de
projets qui nous enrichissent. Nous travaillons et répétons beaucoup.
Chacun poursuit ses recherches pour se perfectionner. Moi, en tant que
violoniste, je me tiens sur la même piste, je ne l'ai pas lâchée.
J'approfondis toujours ma réflexion sur la pratique de mon instrument,
les articulations, les coups d'archet. Europa Galante est la partie la
plus importante de ma vie. Avant notre prestation à Paris, nous avons
donné Ercole à Cracovie et à Vienne. En mars, nous partons pour une
tournée aux Etats-Unis avec un oratorio
de Nicola Fago, musicien
napolitain élève de Scarlatti. À notre retour, nous enregistrerons pour
Virgin des airs baroques italiens avec Ian Bostridge. Nous serons à
Tokyo en juin dans le cadre de La Folle journée, cet été à Montpellier
pour un spectacle dédié à Marie-Antoinette, mis en scène par Jean-Paul
Scarpitta et diffusé par France 2 ; nous interpréterons la musique
italienne en vogue à la fin du XVIIIe siècle : Salieri, Gluck,
Sacchini, Piccinni. En octobre, nous jouerons Agrippina de Händel à La
Fenice de Venise. Notre parcours artistique continue…
Souhaitons bon voyage et bon anniversaire à Fabio Biondi et à Europa Galante !
entretien réalisé le 27 janvier 2009 par Marguerite Haladjian